Je suis Charlie ?

11 Jan

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J’ai longuement hésité à prendre le clavier ces derniers jours au sujet des évènements tragiques de ce début d’année. Non pas par opportunisme mais, en ces heures étranges où tout paraît fade et dérisoire, s’exprimer c’est bien tout ce qui me(nous) reste.

Comme beaucoup j’ai passé quelques jours abasourdi, groggy et profondément ému. Pourquoi ? Après tout je n’étais pas vraiment un lecteur assidu de Charlie Hebdo. Mais le drame est d’abord humain, sur tous les plans. Et à l’heure de l’internet et des réseaux sociaux, difficile non plus de ne pas être sincèrement touché en tombant sur des statuts de proches ou connaissances des victimes qui partagent leur désarroi.
Impossible de ne pas être touché par la barbarie de l’acte, dans un retour à la réalité glaçant pour le parisien que je suis dont des lieux du quotidien se sont transformés en scènes de crime, voir de guerre.
Pour avoir perdu quelqu’un dans une fusillade, il n’y a pas de mots pour décrire… l’indicible. Mais pire que l’incompréhension, c’est de découvrir une attaque ciblée et préméditée. Non pas qu’on puisse excuser un fou ou un impulsif qui s’emporte et fait des victimes au hasard, mais cette réalité du mercredi était encore plus glaçante. Une tragédie peu importe la couleur, profession ou confession, avec une cible « directe » jusqu’ici inédite sur le territoire français de notre époque. Je prends en partie la plume ayant travaillé dans la presse papier et internet. Si mes expériences étaient liées à des domaines bien différents, j’ai toujours eu un peu de mal à devoir courber l’échine et être dans le « fait plaisir » pour ne pas froisser les esprits et protéger les intérêts de certains, qu’ils soient politiques, personnels ou économiques. C’est aussi en partie pour ça qu’existe Fenêtre Sur Court. Exprimer un point de vue différent, j’espère sincère, sur des sujets qui m’importent et que j’espère connaître un minimum. Une occasion aussi de donner la parole à certains, que j’adhère ou non à leurs opinions.

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Comme je l’ai dit je n’étais pas un lecteur assidu de Charlie Hebdo. Je m’y étais intéressé un peu en 2011 après les incendies de leurs locaux. J’étais loin de partager tout le temps leurs points de vue et parfois, certaines chroniques ou illustrations « m’hérissaient le poil » (sans jamais me blesser). Certaines en revanche, faisaient mouche et faisaient preuve de pas mal d’esprit et d’intelligence. Et si on récolte ce que l’on sème, je n’y ai jamais vu d’appel à la haine ou au racisme. Bien sûr le ton était parfois (souvent ?) un peu provoc’, mais plus de façon espiègle et régressive, en accord avec des porteurs d’opinions tranchées. Les quelques fois où j’ai vu certains des membres les plus connus de l’hebdomadaire sur des plateaux, j’y ai vu des gens cultivés et qui connaissaient très bien les sujets qu’ils critiquaient. Ils me rappelaient feu mon papa, un intellectuel militant en politique et économie, profondément attaché à l’humain (lui qui était agnostique mais avait lu la bible et le coran). Je n’étais pas toujours d’accord avec ses idées et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a toujours été engagé et habité par ses sujets, en étant parfois très tranché, lui aussi. S’il avait su dessiner, nul doute que Charlie Hebdo aurait été un endroit parfait pour qu’il s’exprime avec un style et une verve proche du travail de la bande.

Une opinion, parfois divergente de la mienne, issue d’une bonne connaissance d’un sujet, c’est une chose que j’ai toujours appréciée. Car si oui la liberté d’expression est un droit, il me semble être de notre devoir de l’ouvrir et de critiquer quand on sait un minimum de quoi on parle. Élever le débat et nous faire aller de l’avant. Chose dont ne sont ni capables les extrémistes ni certaines personnes qui l’ouvrent à tout va sur les réseaux sociaux. Bref.

Si ma réaction première mercredi était la colère, une rage sourde qui donne envie de prendre les armes et d’aller « déloger les ordures », j’ai été franchement bouleversé par les rassemblements de toutes parts. Une réponse sincère, humaine et intelligente à un acte qui en manquait terriblement. C’était aussi une prise de conscience. La chance que j’ai en tant que citoyen français d’avoir ce luxe de m’exprimer, de partager mes idées, d’écouter et l’être en retour. Cela peut paraître bête comme ça, mais pour la première fois je me suis senti patriote et j’ai eu honte. Honte de ne jamais m’impliquer d’avantage. Car ceux qui me connaissent le savent, je suis pire qu’un suisse quand il s’agit de politique et d’engagement envers la France. Ce sordide attentat est aussi un électrochoc, un rappel envers des valeurs fondatrices et le luxe d’être un état démocratique et laïque.

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Mais bien sûr la véritable question n’est ni « pourquoi ? » ni « comment ? » mais bien « et maintenant ? ». Je lis des bêtises en tous genres sur le net, qui ne ciblent pas que les terroristes islamistes, en particulier depuis mercredi : « nous sommes en guerre », « je vous l’avais bien dit »… Vous voulez combattre des idéologies en armant les citoyens et répondre par la violence ? Faire taire les différences ? Dénigrer l’autre avec virulence ? Donc vous voulez un jihad français ? Quand je vois le nombre de personnes qui se rangent avec une facilité déconcertante auprès de l’opinion du plus influent, les charognards qui n’ont aucune gêne à chaque fait divers sordide à faire tourner les vidéos les plus choquantes au nom d’une soit-disant liberté d’expression ou pour « rapporter des faits et faire prendre conscience »… Ceux qui crient au complot, qui critiquent tout et tout le monde à tout va… Une hypocrisie écoeurante qui fait volontier le jeu de Daesh ou Al-Qaïda. C’est à donner l’impression que vous voulez que ça pète. Le conflit, vous n’attendez que ça. Heureusement, il s’agit d’une minorité, un peu bruyante et l’élan pacifique, national et international est unique en son genre dans le monde moderne occidental. Par ailleurs, ces derniers jours j’ai vu des choses inédites sur les plateaux télé. En dehors de la couverture des prises d’otages qui étaient un retour à l’information telle qu’on la connait : celui qui a l’info le plus rapidement et les meilleurs images, le tout dans un bordel de confusion sans nom en mettant en danger la vie de certains. On a donné la parole à des personnes à qui on la donne très rarement, avec une transparence assez unique aux heures de grandes écoutes. Tous présents pour pointer ce qui n’a pas fonctionné, nous l’expliquer clairement et suggérer ce qu’il faudrait changer. Il était temps et il aura fallu attendre d’avoir dix-sept martyrs ; la dure fin d’une innocence.

Mais c’est bien ça qui compte maintenant : l’élan. Et qui doit tendre vers autre chose et nous concerne tous.

Car il me semble que c’est à nous de nous poser les bonnes questions. Sans parler du joyeux bordel qui attend l’état (que faire pour écrouer les « terroristes de demain » et prédicateurs, couper les têtes « pensantes » des terroristes islamistes), ne devons nous pas changer quelque chose ? Nous, en tant que journalistes, citoyens et individus ? Car ce sont des Français qui ont commis l’impensable, des exécutions menées chez nous et non en Syrie.

Le plus frappant quand on entend les conversations téléphoniques d’Amedy Coulibaly ou de Chérif Kouachi, c’est leur façon de s’exprimer. Je n’ai pas entendu des étrangers fanatiques, j’ai entendu des jeunes, quasiment de ma génération, un peu perdus qui s’expriment sur un ton calme dans un discours branlant du type de celui qui se range auprès d’une opinion, car on n’a jamais accordé d’importance à la sienne. C’est le plus effroyable. J’y ai entendu des gens comme j’en côtoie ou croise régulièrement. Attention, je ne les excuse pas, loin de là (c’est impossible) et je me fiche de savoir s’ils sont de Bretagne ou de Gennevilliers,  orphelins ou victimes de parents violents. On s’en cogne mais il faut arrêter de se dédouaner en se victimisant d’une société qu’après tout nous modelons. Je pourrais me dire qu’il s’agissait de jeunes à problèmes issus de banlieue et qu’après tout, ça ne me concerne pas, mais ce serait faire l’autruche et me laver les mains. Car la France, c’est 66 millions d’individus, des communautés différentes, des croyances éloignées (mais qui prônent la même chose, rappelons-le). Neuilly, Chambon-sur-Voueize ou Grigny, on s’en fout, c’est la France dans un ensemble, point. Et là, même si je suis loin d’être le dernier à émettre des préjugés, je fustige le communautarisme et l’individualisme ambiant dans lequel on se complait tous, moi inclus. Je pointe du doigt tout le monde et toutes les « origines ». Car je vis à Paris et parler de fantastique brassage et de ville cosmopolite c’est voir le monde avec des œillères et faire preuve d’hypocrisie. Car à Paris, en dehors de quelques exceptions, on adore rester entre communautés et se diviser (et je m’en fiche, je mets tout le monde dans le même panier). Pour une fois j’en ai honte et ça me fait même mal. C’est se dire que nous vivons dans un pays déjà divisé et après tout, si ça marche comme ça… laissons ce problème aux autres. Sauf que non ça ne marche pas. La France c’est un tout et ces derniers jours, les victimes et les bourreaux étaient Français et ça s’est passé dans notre capitale (Toulouse en  2012 aurait déjà dû être un électrochoc suffisant).

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« Je suis Charlie ». Trois mots forts repris et répétés à tout va. Mais pour vous c’est quoi « être Charlie » ? Une fois de plus, alors qu’il devrait s’agir d’unité il n’aura pas fallu moins de douze heures pour que la division s’installe. « Je ne suis pas Charlie », « Je suis Ahmed », « Je suis noir », « Je suis machin »
« Je suis Charlie » c’est ne faire qu’un. C’est dire que la douleur de toutes les victimes est sincèrement partagée (comment voulez-vous qu’on oublie l’image effroyable d’Ahmed couché sur le trottoir les mains en l’air avant d’être abattu lâchement ?). C’est aussi envoyer un message fort aux tyranniques à l’idéologie malade en leur disant que, dans ce cas, il faudra tous nous abattre. Et enfin, c’est accepter de porter un nom commun et faire preuve d’unité et de solidarité où nos différences, religions et soit-disantes couleurs ou origines forment un même tronc. Si pour vous « Je suis Charlie » c’est faire preuve d’étroitesse d’esprit, d’ostracisme et de stigmatisation : je vous retourne le compliment.

Alors par pitié, prenons conscience que nous vivons sous un même toit, n’attendons pas que les choses changent d’elles-mêmes, nous avons tous une part de responsabilité. Vous voulez changez le monde ? Ça démarre à l’échelle individuelle. Alors commencez par partager vos talents, vos opinions, transmettez et écoutez les autres, faites preuve d’ouverture sans vous transformer en éponges. Riez, chantez, tirez un coup.

Et merde, « Je suis Charlie ».

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